13/02/2023
Un ancien message très émouvant subtilement écrit par Éric Bertrand🥰
MERCI BEAUCOUP 😍😘
Trail des vignes dans l’ile de Ré ou le petit vin doux de la mémoire
10h00, dans le petit matin, départ de cette belle course qui s’élance de la commune de Sainte-Marie de Ré. Village où tu venais, chaque été, passer des vacances familiales. C’était à l’époque des bacs, des ânes en culottes et des tours de France sans dopage.
La course s’annonce aussi délicieuse qu’un grand cru : « trail des vignes »... Coupe de vin pour griser le coureur et lui offrir autre chose qu’un simple parcours de course. Des centaines de coureurs vont s’égayer dans les vignes. Mais pas d’esprit fouacier ! « Comme c’est beau de penser qu’on va à la plage ! » s’exclame l’une des concurrentes.
10h00. C’est parti ! Direction la Noue, puis les Grenettes. Plage de ton enfance... Odeurs de varech, cris de goélands. Coopératives viticoles, vin de chais, pineau... « Rendez-vous à l’apéro ! ». Dernières plaisanteries. A présent, concentration ! « C’est dur un trail ! », il faut « gérer sa course » comme le rappellent ceux qui courent en club. Volets verts encore clos, « debout les pyjamas ! » Jardins clos, piscines brillant derrière oliviers et pins maritimes. Claquement et impatience des baskets sur le bitume, foulée encore souple et légère. Mollets luisants. Odeur de crème décontractante sur les cuisses.
Ciel clair et bleu du matin. Ruelles tortueuses, usées. Dentelles de venelles effritées, blanches en quichenottes sous la face voutée du soleil... Mais les quichenottes ont disparu et les touristes en bigoudis sortent dans les jardins, regardent passer à toute vitesse les quêteurs de plage et les chercheurs d’or... « Mais vers où courent-ils donc ? »... La plage est encore loin, tout au bout, après le Bois-Plage, au lieu-dit « le Gouillaud ».
Le chemin s’engage dans le bois. Pénombre. Les groupes se disloquent. « On suit, on suit, mais où on va ? » souffle une voix qui remonte de l’arrière... De l’autre côté de la dune, Panurge fait la course en tête, avec les moutons de la mer, mais elle est loin, l’heure de plonger !
Sentiers ensablés, les pieds se tordent. Maintenant, tu te souviens... En s’approchant de la plage des Grenettes, les pneus des voitures enfonçaient à l’époque. Rouleaux de la mer soudain si proche, giclée d’embruns et clameurs de la plage. Vieux blockhaus et munitions d’été, mitraillette de sable blanc et assaut des puces de mer. Tu portes comme les autres une puce à la cheville gauche, bracelet électronique !
Course échevelée jusqu’au bas de la dune, bras écartés. Odeur forte de marée. Défilé de toutes les plages. Plage, sable, horizon, plage, sable, horizon... Phare de Chauveau où ton arrière-grand-père allait pêcher le crabe, de l’autre côté des écluses. 11h00. Marée basse, sable humide. Par delà Oléron, un immense treillis de soleil monte lentement, fait vibrer l’espace de la plage, chauffe le sable et les coins d’eau entre les rochers. Crevettes rosissant dans les flaques. Tu passais des heures à tremper l’épuisette.
Les baskets sur les cailloux font désormais un bruit de coquillage qui monte à ton oreille et tu entends la mer. Coques, berniques, coquilles d’huitres, couteaux tirés au ras du sable. Derrière toi, une fille gracile voltige entre les galets. Tu as toujours admiré la dextérité des filles à la pêche à pied. Elles ne mouillaient jamais leurs chevilles.
Slalom entre les galets. La plage, c’est fini. Jeunes filles en fleurs sous les parasols. Tu reprends ton vélo à regret... Dérapage contrôlé sur ton vieux biclou, celui de l’arrière-grand-mère. Tu finis par rattraper les autos au ralenti et les paniers de pique-nique à moitié vides, avec le chocolat fondu sous le soleil. Tu dois rentrer à toute vitesse.
Pistes de sable où le pied s’enfonce. Route blanche entre les vignes, piste cyclable. Le pignon rouillé de ton biclou tourne comme une vieille horloge. 11h15, le pas s’est alourdi. Tu n’a plus dix-sept ans ! Dans les courses à pied, à l’inscription, si tu as plus de trente cinq ans, tu es « vétéran ». Cher clocher de Sainte-Marie posé sur l’horizon. Clocher de Tansonville de Marcel Proust... Méandres de mémoire tout autour de ce repère sacré qui sonnait bon les vacances d’été. Après le bac et le phare de Chauveau, c’était lui le gardien.
Petit sentier malaisé devant la thalasso. Robes de chambres blanches devant l’hôtel de Balbec. C’est le même océan que celui du peintre de la Recherche du Temps perdu. Indigo, vert, gris et rose. Coups de pinceaux dans le bleu de la mer. Les Charlus et les Guermantes vous regardent passer. Les cuillères tintent au fond des tasses. Du thé, un nuage de lait, des miettes de petites madeleines… Souvenir de pêches à pied la nuit sur la côte sauvage, d’odeurs d’atelier de l’artisan bourrelier. Il n’y a plus de chevaux qui passent dans les rues ni de bacs pour la traversée vers La Rochelle, et l’arrière-grand-père a depuis longtemps quitté son île. Il n’est plus revenu promener sa gourbeuille du côté des rochers.
Retour à travers les vignes, le bon petit vin de l’ile et le sable d’or qu’il dépose dans le palais de la mémoire.